
Éric Tabarly : le marin en pull qui a inventé la course au large moderne
Juin 1964. Un jeune officier de marine au visage taillé dans le granit franchit la ligne d'arrivée à Newport, seul à bord. Sur son ketch en contreplaqué marine, il vient de coller plus de trois jours au Britannique Francis Chichester lors de la Transat anglaise. La France découvre un nom qu'elle ne lâchera plus : Éric Tabarly. Le réduire à ce seul coup d'éclat serait une erreur. L'homme n'était pas qu'un gagneur hors norme : c'était un visionnaire taiseux, un ingénieur instinctif qui a fait basculer la voile mondiale dans une autre ère, celle de la vitesse et de l'innovation permanente.
Un homme de silence, pas de paillettes
Dans le milieu nautique des années 1960-1970, Tabarly détonnait. Pas de grandes phrases, pas de goût pour les caméras. Il parlait peu, mais chaque mot pesait comme une ancre qu'on jette par mauvais temps. Ses équipiers l'avaient vite compris : avec lui à bord, on ne négociait pas avec la mer. Rigueur absolue, endurance à toute épreuve, sens marin quasi animal — c'était le prix à payer pour naviguer à ses côtés.
Ceux qui ont tiré des bords avec lui racontent tous la même chose : plus le vent forcissait, plus il devenait calme. Olivier de Kersauson, Titouan Lamazou, Philippe Poupon — tous formés à son école — insistent sur cette obsession de la sécurité et de l'observation. Tabarly ne pilotait pas son bateau, il le ressentait dans sa chair. Quand il n'était pas à la barre, il bricolait : un pont en teck à optimiser, un accastillage à repenser pour arracher un dixième de nœud de plus. Rien n'était jamais assez fin, assez léger, assez efficace.
Sa passion pour la belle plaisance dépassait largement la compétition. Le premier Pen Duick, cotre de Carantec dessiné par William Fife en 1898 et sauvé par son père, restera toute sa vie sa boussole sentimentale. C'est sur ce voilier en bois qu'il a appris à lire le vent avant même de savoir le dompter.
La saga des Pen Duick : un laboratoire flottant
« Pen Duick » signifie mésange charbonnière en breton. Derrière ce nom poétique se cache une lignée de prototypes qui ont littéralement dessiné l'architecture navale contemporaine — celle sur laquelle naviguent encore aujourd'hui les IMOCA du Vendée Globe.
De la légèreté du contreplaqué à l'alchimie de l'aluminium
Pour gagner la Transat de 1964, Tabarly comprend une chose simple : les lourds voiliers traditionnels ont fait leur temps. Il fait dessiner Pen Duick II par Gilles Costantini, une coque fine en contreplaqué moulé, légère et longue à la flottaison. Un pari qui paie immédiatement.
Trois ans plus tard, en 1967, il tape encore plus fort avec Pen Duick III. Coque en aluminium, gréement de goélette totalement inédit : le bateau rafle toutes les grandes régates du circuit RORC, du Fastnet à la Sydney-Hobart. À partir de là, l'aluminium devient le matériau de référence pour affronter le grand large — un choix technique que l'on retrouve encore sur de nombreux voiliers de voyage aujourd'hui.
Trimarans, ballasts, foils : trente ans d'avance sur son époque
Si la course au large actuelle vole désormais sur trois coques au-dessus de l'eau, elle le doit en grande partie aux audaces — parfois incomprises sur le moment — de Tabarly :
- Pen Duick IV (1968) : un trimaran géant en aluminium de 20 mètres, équipé de mâts d'aile rotatifs. Trop en avance pour son époque, et pour un skipper blessé pendant la Transat, il révélera tout son potentiel entre les mains d'Alain Colas, rebaptisé Manureva.
- Pen Duick V (1969) : conçu pour la Transpacifique en solitaire, ce monocoque introduit les premiers ballasts liquides et une carène large avec stabilisateur arrière. Résultat : plus de dix jours d'avance sur son plus proche poursuivant. Une avance qui ferait passer n'importe quel skipper actuel pour un magicien.
- Pen Duick VI (1973) : le monstre sacré. Maxi ketch en aluminium de 22 mètres, taillé pour la Whitbread en équipage, doté d'une quille en uranium appauvri pour abaisser le centre de gravité. C'est à son bord qu'il réalisera son second miracle solitaire, lors de l'OSTAR 1976.
Pour retrouver cet héritage grandeur nature, le cap est simple : direction la Bretagne Sud. La Cité de la Voile à Lorient reste le sanctuaire vivant de cette histoire — on y détaille tout dans notre guide complet sur Lorient La Base, le temple mondial de la course au large.
Un palmarès forgé dans les tempêtes, pas dans les salons
Le palmarès de Tabarly n'est pas une collection de coupes bien rangées dans une vitrine. C'est une trajectoire jalonnée d'exploits d'une intensité rare, où chaque victoire s'est jouée au bord de la rupture. L'édition 1976 de la Transat anglaise reste l'une des plus belles pages de l'histoire nautique française, et sans doute la plus racontée dans les cercles de marins.
Face à des concurrents pilotant des géants comme le Club Méditerranée d'Alain Colas (72 mètres), Tabarly repart sur son monumental Pen Duick VI, théoriquement pensé pour quatorze marins — il navigue seul. La météo tourne au cauchemar : cinq dépressions majeures balaient l'Atlantique Nord les unes après les autres. Le pilote automatique rend l'âme, les avaries s'enchaînent, le froid mord. Tabarly barre malgré tout, des heures durant, épuisé, trempé jusqu'aux os. Il rallie Newport en vainqueur, alors que la presse internationale le croyait perdu au large. Ce genre d'exploit ne se planifie pas sur un tableau Excel : il se gagne à coups de ténacité pure.
Parmi ses plus grandes victoires :
- 1964 : victoire dans la Transat anglaise en solitaire (OSTAR) sur Pen Duick II
- 1967 : Grand Chelem sur le circuit RORC (Morgan Cup, Fastnet, Plymouth-La Rochelle, Sydney-Hobart) sur Pen Duick III
- 1969 : victoire dans la San Francisco-Tokyo sur Pen Duick V
- 1976 : seconde victoire dans la Transat anglaise en solitaire sur Pen Duick VI
- 1980 : record de la traversée de l'Atlantique Nord à la voile sur l'hydrofoil Paul Ricard, en 10 jours, 5 heures et 14 minutes — un temps qui pulvérise le record vieux de 75 ans détenu par le schooner américain Atlantic depuis 1905.
Ce qu'il reste de lui, bien après sa disparition
Disparu en mer d'Irlande dans la nuit du 12 au 13 juin 1998, tombé à l'eau depuis le pont de son cher Pen Duick centenaire, Tabarly est parti comme il a vécu : au milieu des éléments qu'il n'a jamais cessé de chercher à comprendre. Son absence a laissé un vide énorme dans le petit monde de la course au large, mais son sillage continue de porter des générations entières de marins.
En formant, sans le vouloir vraiment, toute une école de skippers, il a planté en France une culture de la mer qui n'existe nulle part ailleurs avec cette intensité. Si notre pays domine aujourd'hui les courses autour du monde — du Vendée Globe aux ultimes multicoques volants — c'est en grande partie parce qu'un homme discret, en pull de laine sombre, a prouvé un jour de 1964 que l'audace technique n'avait pas de plafond sur l'océan. Chaque foil qui touche l'eau aujourd'hui doit un peu de sa forme à ses tâtonnements sur les Pen Duick.
Foire Aux Questions sur Éric Tabarly
Pourquoi les voiliers d'Éric Tabarly s'appellent-ils tous Pen Duick ?
Le nom remonte au premier bateau familial, racheté par son père en 1938 : un voilier traditionnel dessiné en 1898. « Pen Duick » signifie « petite tête noire » en breton, désignant la mésange charbonnière. Par attachement sentimental — et un peu par superstition, comme beaucoup de marins — Tabarly a gardé ce nom pour tous ses voiliers de course, numérotés de I à VI.
Quel est le record le plus marquant établi par Tabarly ?
En 1980, à bord du foiler Paul Ricard, il bat le record de traversée de l'Atlantique Nord à la voile en 10 jours, 5 heures et 14 minutes, effaçant le record historique du schooner Atlantic établi en 1905 par Charlie Barr. Il démontre à cette occasion tout le potentiel des voiliers à foils sur les grands parcours océaniques, des décennies avant que ces technologies n'équipent les IMOCA actuels.
Où peut-on admirer les Pen Duick aujourd'hui ?
Les bateaux mythiques de la saga sont entretenus et maintenus en état de naviguer par l'Association Éric Tabarly. On les retrouve régulièrement basés au ponton du Pôle Course au Large de Lorient, et ils participent chaque année à des rassemblements de voiliers de tradition le long des côtes françaises, notamment lors des grandes fêtes maritimes bretonnes.
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