
Le Belem : l'incroyable épopée du dernier grand voilier marchand français
De Nantes à Belém : la naissance d'un voilier marchand hors norme
Sur les rives de la Loire, au début de l'année 1896, les chantiers Dubigeon s'activent dans le vacarme des rivets martelés à chaud. La maison d'armement nantaise Denis Crouan et Fils vient de passer commande d'un navire de charge pas tout à fait comme les autres. Son nom ? Le Belem, en hommage au port brésilien où la compagnie s'approvisionne en fèves de cacao destinées aux chocolateries fécampoises et parisiennes. À cette époque où la vapeur commence à coloniser les lignes commerciales, parier sur la toile peut sembler audacieux. Pourtant, les ingénieurs façonnent une coque en acier riveté, aussi élégante que robuste, capable d'affronter les sautes de vent de l'Atlantique équatorial.
Le 10 juin 1896, le voilier glisse sur l'eau pour son voyage inaugural. Pendant près de deux décennies, sous le commandement de capitaines chevronnés comme Julien Chauvelon, le navire enchaîne 33 traversées transatlantiques. Le rythme est effréné : transporter du cacao, du sucre, du café, puis revenir avec du bois précieux. En mai 1902, la chance choisit son camp. Alors que la montagne Pelée s'embrase à la Martinique, anéantissant la rade de Saint-Pierre et de nombreux navires au mouillage, le voilier français échappe au désastre grâce à un manque de place qui l'a contraint à mouiller à quelques milles de là, à la Rade-Robert. Une première miraculée d'une longue série.
Trois pavillons : la folle traversée du XXe siècle
L'avènement des moteurs à charbon et le blocus de la Première Guerre mondiale auraient pu condamner le navire à la casse. C'est sans compter sur le coup de foudre des esthètes. En 1914, le Duc de Westminster rachète le bâtiment pour le transformer en yacht de plaisance luxueux. On découpe ses cales pour installer des cabines en acajou, on rehausse la dunette et on l'équipe de deux moteurs auxiliaires. Il navigue désormais sous le pavillon de l'Union Jack, recevant à son bord le Tout-Londres avant d'être cédé en 1921 au baron Sir Arthur Ernest Guinness. Le brasseur irlandais le rebaptise Fantôme II et entreprend à son bord un tour du monde mémorable, franchissant le canal de Panama et bravant les typhons du Pacifique.
Rattrapé par la Seconde Guerre mondiale, le voilier reste amarré à l'abri dans un bassin de l'île de Wight, échappant par miracle aux bombardements aériens. À la mort du baron, une fondation italienne le rachète en 1951. Rebaptisé Giorgio Cini, il devient navire-école à Venise, formant des générations d'orphelins de marins aux métiers de la mer. C'est là qu'il prend un gréement de trois-mâts barque. Lorsque les coûts d'entretien deviennent insupportables pour l'institution vénitienne à la fin des années 1970, le bâtiment se retrouve menacé d'abandon ultime.
L'instinct de préservation du patrimoine français se réveille alors. En 1979, grâce à l'impulsion de la Caisse d'Épargne et au travail acharné d'amoureux du large, le navire est racheté et réintègre son pays natal. Classé Monument Historique en 1984 — une première pour un navire marchand ponté —, il reprend la mer sous la gestion de la Fondation Belem, créée pour assurer son entretien et ouvrir ses passerelles aux passionnés.
Anatomie d'une légende : gréement, coque et vie à bord
Observer la silhouette du voilier approcher d'une passe offre toujours un frisson particulier. Long de 58 mètres hors-tout pour une largeur de 8,80 mètres, ce trois-mâts barque accuse un déplacement de 750 tonnes. Contrairement à un gréement carré traditionnel complet, sa voilure est mixte : le grand mât et le mât de misaine portent des voiles carrées, tandis que le mât d'artimon, à l'arrière, est gréé d'une brigantine et d'un flèche.
Pour propulser ce géant des mers, l'équipage peut établir jusqu'à 22 voiles, totalisant une surface de toile impressionnante de 1 200 mètres carrés. « Mettre le navire sous voiles exige une coordination millimétrée entre la passerelle et la pontée. Ici, pas d'enrouleur électrique ni d'assistance hydraulique : tout se fait à la force des bras, au rythme des chants de manœuvre », raconte un officier du bord. Les chiffres d'un tel géant ont de quoi donner le vertige aux adeptes de la plaisance moderne :
Tirant d'eau : 4,60 mètres, exigeant une grande prudence lors des approches côtières.
Hauteur du grand mât : 34 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Équipage permanent : 16 marins professionnels (dont le capitaine, le second, des mécaniciens et des gabiers).
Stagiaires accueillis : jusqu'à 48 personnes par navigation d'initiation.
À bord, le temps semble avoir suspendu son cours. La barre franche en bois gravé, le cuivre rutilant des compas de route et l'odeur caractéristique du goudron de Norvège plongent immédiatement les visiteurs dans l'âge d'or de la marine à voile. Pour ceux qui s'intéressent aux épopées maritimes et au charme envoûtant du grand large, l'histoire de ce navire résonne avec ces légendes de mer et de marins qui continuent de bercer nos imaginaires.
Nantes, un port d'attache viscéralement lié à son histoire
Même s'il parcourt chaque année des milliers de milles le long des côtes européennes et méditerranéennes, le grand voilier conserve un lien charnel avec sa ville natale. Nantes est gravée sur son tableau arrière comme port d'attache officiel. Chaque retour au pied du quai de la Fosse donne lieu à des rassemblements populaires chaleureux, où les riverains viennent saluer l'enfant du pays.
Au printemps 2024, le navire a gravé une nouvelle page mémorable dans l'histoire contemporaine en étant choisi pour transporter la Flamme Olympique depuis le port du Pirée en Grèce jusqu'à Marseille. Cette traversée historique aura mobilisé l'attention de millions de spectateurs à travers le monde, prouvant que ce témoin du XIXe siècle reste plus vivant que jamais au cœur du XXIe siècle.
Lorsqu'il ne fend pas les flots, le trois-mâts est amarré dans divers ports maritimes français où il ouvre régulièrement ses ponts aux visiteurs curieux de découvrir la charpenterie métallique d'époque et la beauté d'un gréement conservé dans son état d'origine.
FAQ : Tout savoir sur le voilier Belem
Peut-on embarquer à bord pour effectuer une traversée ?
Oui, absolument. La Fondation Belem propose chaque année des stages de navigation ouverts à tous, sans besoin d'expérience préalable. De 16 à 80 ans, chaque stagiaire participe à la vie du bord, aux quarts de nuit, aux manœuvres de voilure et à la barre aux côtés des marins professionnels.
Où le voilier passe-t-il l'hiver ?
Durant la période hivernale, généralement de novembre à mars, le bâtiment entre en arrêt technique. Il est souvent amarré à Nantes ou à Saint-Nazaire, mais effectue aussi des séjours en cale sèche pour la maintenance de sa coque et de son gréement dans divers chantiers spécialisés de l'Atlantique.
Quelle est la vitesse maximale du navire sous voiles ?
Dans d'excellentes conditions de vent portant (force 5 à 6 au grand largue), le trois-mâts peut atteindre une vitesse de 11 à 12 nœuds sous voiles. En croisière moyenne, sa vitesse se situe généralement autour de 8 nœuds.
Partagez la passion de la belle plaisance avec la communauté
L'amour des vieux gréements et des ponts en teck se partage avant tout entre passionnés. Que vous cherchiez un embarquement pour une grande fête maritime ou que vous souhaitiez échanger des astuces de navigation avec d'autres amoureux de la mer, rejostez dès aujourd'hui les membres de ShareMySea. Ensemble, faisons vivre l'esprit du large et la solidarité des gens de mer.
(crédit photo Valery Joncheray)
Pour aller plus loin
À lire aussi
Jeanneau Cap Camarat 625 open : essai, fiche technique
Veritable référence des dayboats à moteur, ce timonier sans timon signé Jeanneau continue d'écumer nos côtes avec une aisance déconcertante. Analyse complète d'une valeur sûre de la plaisance tricolore.
Lire l'article →Quicksilver Boats : le champion de la "plaisance polyvalente"
Marque incontournable sur nos pontons, Quicksilver s'impose par sa polyvalence et son rapport qualité-prix. Histoire, gammes Activ et Captur, budgets et alternatives : tour d'horizon d'un géant des mers.
Lire l'article →Chantier Lomac : l'excellence milanaise du semi-rigide à l'épreuve des vagues
Depuis Milan jusqu'aux mouillages les plus prisés de Méditerranée, Lomac s'est imposé comme une référence absolue du semi-rigide haut de gamme. Entre carènes acérées, finitions luxueuses et confort en mer, retour sur la saga d'un chantier d'exception.
Lire l'article →Saffier SE 38 Leader : l'élégance ultime du daysailer néerlandais à l'épreuve des vagues
Entre ligne tendue et performances grisantes, le Saffier SE 38 Leader repousse les frontières du daysailer de luxe. Analyse détaillée d'une unité néerlandaise hors norme qui fait vibrer les passionnés.
Lire l'article →